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La dissonance cognitive : le moteur invisible des résistances… et des déclics


Pourquoi certaines personnes veulent changer… mais s’accrochent à ce qui les fait souffrir


Lorsqu’une personne dit une chose et en fait une autre, ce n’est pas incohérent.

C’est humain.

C’est même scientifique.

Et c’est souvent là que tout commence.


1) La dissonance cognitive : le conflit intérieur que personne ne voit

En psychologie sociale, la dissonance cognitive (Festinger, 1957) désigne la tension interne qui apparaît lorsque :

👉 ce que je pense n’est pas compatible avec

👉 ce que je fais, ou

👉 ce que je crois devoir faire.

Ce n’est pas un concept abstrait. C’est un mécanisme quotidien, universel, automatique.


Chaque fois que l’être humain ressent cette dissonance, il va chercher à la réduire par tous les moyens, souvent invisibles :

  • changer son discours,

  • minimiser le problème,

  • réécrire l’histoire,

  • se convaincre que “ce n’est pas le bon moment”,

  • s’accrocher à un rôle,

  • s’enfermer dans une fausse rationalité.


Un être humain ne cherche pas d’abord à être heureux. Il cherche à rester cohérent avec l’histoire qu’il se raconte.


Le cerveau préfère une incohérence confortable à une vérité qui bouscule. C’est là toute la difficulté…et toute la beauté du travail d’accompagnement.


Pourquoi la dissonance cognitive est partout dans les accompagnements ?

Parce que l’accompagnement professionnel met la personne face à :

  • ce qu’elle ressent,

  • ce qu’elle croit,

  • ce qu’elle fait réellement,

  • ce qu’elle s’autorise,

  • ce qu’elle voudrait,

  • ce qu’on attend d’elle.

Et ces dimensions entrent souvent en contradiction.

Une personne peut très sincèrement vouloir changer et tout aussi sincèrement vouloir rester.

Elle ne ment pas. Elle est double — comme nous tous.

La dissonance explique :

✔ les ambivalences,

✔ les retours en arrière,

✔ les résistances,

✔ les phrases paradoxales,

✔ les “oui mais…”,

✔ les “je ne sais pas”,

✔ les “je n’ai pas le choix”.


Le point clé : la dissonance protège une identité, elle ne protège pas un confort

On croit que la dissonance est irrationnelle.

En réalité :

👉 Elle protège l’identité.

Exemples : “Je suis quelqu’un de responsable”, “Je suis quelqu’un de loyal”, “Je suis quelqu’un qui tient”, “Je suis quelqu’un sur qui on peut compter”.


Si changer menace cette identité…la personne bloque.

Même si elle souffre.

Même si ça ne fait plus sens .

Même si elle rêve d’autre chose.


Changer, ce n’est pas simplement choisir un autre métier. C’est changer l’histoire que je me raconte sur moi-même. Et ça, c’est vertigineux.


2) Le “Oui mais” : l’expression la plus visible de la dissonance cognitive

Le “Oui mais” n’est pas un caprice ni une résistance. C’est un mécanisme psycho-social complexe, à la fois identitaire, protecteur et relationnel. Il vise à préserver la cohérence interne, la liberté et l’équilibre du système.


On le retrouve dans plusieurs théories psychosociales :

  • Dissonance cognitive (Festinger) : le “mais” sert à restaurer une cohérence interne.

  • Réactance (Brehm) : le “mais” protège une liberté perçue comme menacée.

  • Engagement (Kiesler, Joule & Beauvois) : le “mais” évite de renier un engagement passé.

  • Palo Alto (Watzlawick) : le “mais” maintient l’homéostasie psychologique.

  • Analyse Transactionnelle (Berne) : le “Oui, mais…” comme jeu psychologique.


Bref : le “Oui mais” est rarement “contre” l'accompagnant (dans ce cas ce serait un "jeu psychologique" selon Eric Berne, oui mais... nous en reparlerons dans un prochain article...;).

Ici il est davantage “pour” la cohérence intérieure de la personne.


3) Ne pas confondre : dissonance cognitive et croyances limitantes

Cette confusion est très fréquente dans l’accompagnement.

Les croyances limitantes décrivent :

➡ un filtre mental qui restreint le champ des possibles (ex. “Je ne suis pas fait pour ça”, “Je suis trop vieux”, “Je n’ai pas les capacités”).

La dissonance cognitive décrit :

➡ un conflit entre deux croyances, deux valeurs, deux identités, ou entre une croyance et un comportement.


La croyance limitante :→ limite.

La dissonance :→ tire dans deux directions.

👉 Lever une croyance limitante ouvre une porte.

👉 Accompagner une dissonance, c’est traverser la pièce entière.

➜ Lever une croyance limitante = c'est travailler sur une phrase, un filtre, une représentation.

➜ Accompagner une dissonance = c'est accompagner un tiraillement identitaire.


4) Comment accompagner : croyances limitantes vs dissonance cognitive


En accompagnement professionnel, tout ne se travaille pas de la même manière. Et c’est là que la confusion commence souvent.


✔ Quand il s’agit de croyances limitantes : des outils plus “techniques”

On parle fréquemment de croyances limitantes ou de drivers dans l’accompagnement.

En Analyse Transactionnelle, elles correspondent notamment aux injonctions et décisions scénariques intériorisées très tôt, telles que :

Sois parfait

Fais plaisir

Sois fort

Dépêche-toi

Fais des efforts


Ces croyances jouent un rôle réel dans les parcours professionnels. Elles structurent des comportements, des choix, mais aussi des renoncements.

👉 Mais elles ne suffisent pas à expliquer toutes les résistances.


Lorsqu’il s’agit bien de croyances limitantes, le consultant dispose d’outils pour faire bouger le filtre et élargir les possibles, avec par exemple :

  • des questions confrontantes,

  • la reformulation,

  • l’élargissement du champ des possibles,

  • des recadrages,

  • l’exploration de preuves,

  • l’analyse narrative.


📌 Un prochain article reviendra spécifiquement sur ces croyances issues de l’Analyse Transactionnelle, avec une lecture volontairement différente des approches habituelles : non pas pour les “lever” à tout prix, mais pour comprendre ce qu’elles protègent et pourquoi certaines persistent. (Affaire à suivre...)


✔ Quand il s’agit de dissonance cognitive : une autre posture est nécessaire

Avec la dissonance cognitive, ces outils ne suffisent pas. Et parfois, ils aggravent la tension.

Pourquoi ? Parce qu’on n’est plus face à un simple filtre de pensée, mais face à un tiraillement identitaire, entre deux cohérences incompatibles.

Accompagner une dissonance demande donc une posture différente, plus relationnelle, plus fine, plus contenante.


Cela nécessite notamment :

1. Nommer la tension

« Je vois qu’une partie de vous veut avancer…et qu’une autre a besoin de quelque chose pour rester en sécurité. »

2. Légitimer la cohérence

« C’est logique. Vous protégez quelque chose d’important. »

3. Explorer ce qui est protégé

« Qu’est-ce que cette partie de vous cherche à préserver ? »

4. Rendre visible l’identité derrière le blocage

« Si vous disiez oui à cette option, qui ne seriez-vous plus ? »

5. Accompagner l’émergence d’une nouvelle cohérence

C’est là que l’accompagnement devient un vrai travail d’évolution.

6. Éviter la confrontation directe

Car elle active la réactance : “oui mais…” ×100.

7. Créer un espace où coexistent les deux pôles du conflit

La dissonance se résout dans le ET. Jamais dans le “il faut choisir”.


5) Exemples : 6 situations pour repérer la dissonance et travailler avec


🟦 Exemple 1 — Dissonance


Ce que la personne dit : « Je veux changer, mais pas maintenant. »

Ce qui se passe : Deux pôles s’affrontent :– le désir d’évolution (envie, besoins, fatigue), VERSUS – la fidélité à une identité (loyauté, sérieux, constance).

Questions de l'accompagnant :

  • À quoi rester vous rend-il fidèle ?

  • Que deviendrait votre identité si vous partiez ?

  • Qu’est-ce que changer mettrait en danger ?

  • 🔎 Question métamodèle : Qu’est-ce que “maintenant” signifie concrètement pour vous ?


🟦 Exemple 2 — Dissonance


Ce que la personne dit : « Je suis épuisé… mais ça va. »

Ce qui se passe : Reconnaître la fatigue obligerait à agir. Agir impliquerait de rompre un équilibre identitaire. La minimisation (“ça va”) restaure la cohérence : « je suis solide ».

Questions de l'accompagnant :

  • Qu’est-ce que cela changerait si vous admettiez cette fatigue ?

  • Quel rôle cela viendrait bousculer ?

  • Qui vous a appris à “tenir” ?

  • 🔎 Question métamodèle : Comment savez-vous que “ça va” ?


🟦 Exemple 3 — Dissonance


Ce que la personne dit : « Je veux être reconnu, mais pas visible. »

Ce qui se passe : Conflit entre :– le besoin de reconnaissance, VERSUS – la peur du jugement et une stratégie ancienne de protection.

Questions de l'accompagnant :

  • Pour vous, être visible, c’est risquer quoi ?

  • De quoi la discrétion vous protège-t-elle ?

  • Qu’est-ce qui pourrait changer si vous étiez vu autrement ?

  • 🔎 Question métamodèle : Reconnu par qui, plus précisément ?


🟦 Exemple 4 — Dissonance


Ce que la personne dit : « Je n’ai pas le choix. »

Ce qui se passe : Phrase de fermeture qui neutralise la dissonance. Si je n’ai pas le choix, je n’ai pas à ressentir ce que le choix impliquerait : peur, culpabilité, liberté.

Questions de l'accompagnant :

  • Qu'est ce qui vous empêche précisément d'avoir le choix ?

  • Qu’est-ce qui serait menacé si vous reconnaissiez le choix ?

  • 🔎 Question métamodèle : Si vous aviez le choix (juste en imagination), que feriez-vous ?


🟦 Exemple 5 — “Oui mais” (réactance / liberté)


Ce que la personne dit : « Oui, c’est une bonne idée… mais je ne le sens pas. »

Ce qui se passe : Le “mais” est une reprise de pouvoir. Il protège une liberté perçue comme menacée.

Questions de l'accompagnant :

  • Qu’est-ce que ce “mais” vient protéger ?

  • Qu’est-ce qui, dans cette idée, vous donne l’impression de perdre votre liberté ?

  • 🔎 Question métamodèle : Qu’est-ce qui vous fait dire que vous “ne le sentez pas” ? Que ne sentez-vous pas, plus précisément ?


🟦 Exemple 6 — “Oui mais” (engagement / identité)


Ce que la personne dit : « Oui, je comprends… mais après tout ce que j’ai investi, je ne peux pas partir. »

Ce qui se passe : Le “mais” évite de renier un engagement passé. La fidélité à l’histoire l’emporte sur le présent.

Questions de l'accompagnant :

  • Qu’est-ce que partir vous ferait perdre symboliquement ?

  • Qu’est-ce que vous protégeriez en restant fidèle à cet investissement ?

  • 🔎 Question métamodèle : Et si vous le pouviez, que se passerait-il ?


👉 Ces questions “méta” ont une fonction précise : désolidariser le discours de la croyance implicite, sans confronter, et ouvrir un espace de conscience.


En conclusion


La dissonance n’est pas l’ennemi du changement. Elle n’est ni une faiblesse, ni un défaut à corriger.

Elle est un signal. Le signe qu’une cohérence ancienne ne suffit plus, et qu’une autre cherche à émerger.

C’est précisément à cet endroit — inconfortable, instable, souvent mal compris —que le travail d’accompagnement prend toute sa valeur.

Non pas pour forcer le changement, mais pour permettre à la personne de se réapproprier son histoire, de relier ce qu’elle a été, ce qu’elle est, et ce qu’elle devient.

La dissonance est alors un point d’appui : l’endroit exact où une identité peut se déplacer, se complexifier, et se redéfinir en conscience.


Repères théoriques et références utiles


Leon FestingerA Theory of Cognitive Dissonance (1957) Ouvrage fondateur décrivant le mécanisme de la dissonance cognitive et les stratégies mises en œuvre par les individus pour réduire l’inconfort psychologique lié aux incohérences internes.

→ Expériences célèbres sur la justification de l’effort et la rationalisation a posteriori.

Elliot AronsonThe Social Animal (1968, rééd. multiples) Synthèse accessible et brillante de la psychologie sociale expérimentale.

→ Travaux sur l’image de soi, l’engagement, la cohérence identitaire et les mécanismes de rationalisation.

Jack W. BrehmA Theory of Psychological Reactance (1966) Théorie majeure expliquant pourquoi toute tentative perçue comme une contrainte ou une pression génère une résistance automatique.

→ Expériences sur la restriction de liberté et les effets paradoxaux de l’influence.

Robert-Vincent Joule & Jean-Léon Beauvois Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (1987) Ouvrage central sur la théorie de l’engagement et la soumission librement consentie.

→ Expériences du pied-dans-la-porte, de l’amorçage et de la rationalisation des choix.

Charles A. KieslerThe Psychology of Commitment (1971) Analyse approfondie des mécanismes par lesquels l’engagement passé contraint les choix futurs.

→ Montre pourquoi il est psychiquement coûteux de “se dédire”, même lorsque la situation devient défavorable.

Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin, Don D. Jackson Une logique de la communication (1967) Ouvrage emblématique de l’École de Palo Alto.

→ Mise en lumière des mécanismes d’homéostasie des systèmes humains et des stratégies de maintien de l’équilibre relationnel.




2 commentaires

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Invité
17 déc. 2025
Noté 5 étoiles sur 5.

Superbe invitation à notre posture d' accompagnement .. Merci Clara

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Invité
17 déc. 2025
Noté 5 étoiles sur 5.

Article très intéressant. Nous permet une posture d’accompagnement plus juste.

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